Entretien avec Didier Kiendrébéogo sur la situation du Covid-19 et les luttes des populations au Burkina Faso

par Franza Drechsel

 

Didier Kiendrébéogo, comment allez-vous ?

Personnellement je suis en bonne santé mais je ne peux pas affirmer que nous allons  bien au Burkina.

Pourquoi ? Comment décrivez-vous votre vie dans cette situation de la pandémie ?

C’est une vie doublement difficile. Avant que la pandémie soit survenue, c’était déjà dur. Maintenant les autorités ont imposé des mesures drastiques sans mesures d’accompagnements.

La vie dure – comment est-ce qu’elle était caractérisée avant la pandémie ?

Il y avait déjà l’insécurité généralisée associée aux attaques des groupes armées et aux assassinats ciblés liés aux escadrons de la mort, qui sont certainement au service du pouvoir actuel et ses alliés. Mais nous avions aussi des difficultés accrues dû au manque d’eau, d’électricité, de soin de santé, d’emploi etc.

Comment  la vie a donc changé avec les mesures contre l’expansion du coronavirus ?

L’écrasante majorité de la population de Burkina Faso vit au jour le jour. Les mesures telles que les fermetures des marchés, le couvre-feu ou la quarantaine des villes a rendu la vie intenable. Ensuite le gouvernement a profité de la pandémie pour empêcher les manifestations syndicales et suspendre les salaires de près de 750 fonctionnaires illégalement. Les mesures de soutien annoncés plus tard par le chef de l’Etat n’ont pas véritablement profité aux pauvres et ont révélé plutôt la nature corrompue du pouvoir.

Pour veiller au respect du couvre-feu qui était instauré entre 19 et 5h, puis de 21 à 4h, le gouvernement a utilisé les Forces de Défense et de Sécurité (FDS). Quelles sont les conséquences ?

Nous avons assisté à des violations massives des droits humains, perpétrées par certains éléments des FDS. Plusieurs personnes ont été bastonnées, malmenées, humiliées et filmées et les images postées sur les réseaux sociaux par des FDS. D’autres ont été rejoints à domicile par des FDS et torturés alors qu’ils ne violaient pas le couvre-feu. Dans plusieurs localités comme les régions du Nord, de l’Est, du Sahel, du Centre-nord, où les attaques terroristes sont récurrentes, des accusations d’exécutions extra-judiciaires, d’exécutions de masse et de stigmatisation sont relevées régulièrement par des organisations de la société civile (OSC) nationales et internationales ou par des parents de victimes. Donc au lieu que la présence renforcée des forces de sécurité soit une source de quiétude, elle constitue une source d’inquiétude, de peur et de méfiance.

Puis, quel espace reste pour résister les politiques actuelles du gouvernement ?

A part des violations du côté des FDS, le gouvernement fait tout pour criminaliser l’insurrection de 2014 quand le peuple Burkinabè a chassé le président de longue date, Blaise Compaoré, et multiplie les actions de répression. Mais l’esprit de l’insurrection reste vivace. Les populations résistent, développent des initiatives même pour pallier à la faillite de l’Etat sur des questions diverses, telles que l’insécurité, le manque d’eau, le délabrement des voiries etc. Les  populations en ville comme en campagne se battent malgré la misère qu’on leur impose pour défendre leurs droits et pour un changement qui puisse leur profiter.

Quelles sont les revendications de la société civile concernant les réactions du gouvernement au coronavirus ?

Les organisations de femmes, de jeunes, de commerçants et des syndicats demandent la réouverture des lieux où il.elle.s trouvaient leur pitance, la prise en charge adéquate des malades et des confinés, la transparence dans la gestion des aides octroyés par les bonnes volontés, l’équipement conséquent des centres de santé, la levée des taxes sur les petites et moyennes entreprise, la baisse des prix des produits de première nécessité (huile, savon, céréales, hydrocarbures etc.). Il y a aussi les revendications qui portent sur l’arrêt de la répression des travailleur.euse.s qui luttent contre les taxes injustes imposées sur leur revenue de même que pour l’ouverture d’enquête sur les exactions et autres exécutions extrajudiciaires.

En plus de ces revendications qui sont conjoncturelles, les revendications structurelles demeurent. Ce sont notamment l’arrêt du pillage des ressources du pays, l’accès à une éducation de qualité pour tous les enfants du pays et le jugement des crimes de sang et des crimes économiques.

J’imagine que les moyens de revendiquer ont changé à cause des mesures en place ?

Oui, les organisations dénoncent plus à travers la presse écrite ou à travers les radios. Les réseaux sociaux sont également beaucoup utilisés. Mais des manifestations de rue et des barricades d’artères aussi bien que des marches sont également organisés malgré le contexte, parce que les gens n’en peuvent plus.

Que fait l’ODJ en ce moment ?

En ce moment, toutes les structures de l’ODJ à travers le pays mènent une campagne, parfois en coalition avec des autres organisations de la société civile. Elle vise à sensibiliser les populations sur la maladie, la protection et la prévention de la propagation. Nos militant.e.s organisent aussi les femmes pour leur apprendre à fabriquer du savon localement, vu que cette matière est importante, mais pas accessible à tou.te.s. Dans cette campagne, nous dénonçons également la façon chaotique dont le gouvernement gère les choses et nous invitons les populations à s’organiser pour défendre leurs droits.

Est-ce que, dans la situation actuelle, c’est possible de mobiliser les gens ?

C’est absolument une occasion de prise de conscience. Les gens sont attentifs lorsque vous essayez de leur expliquer certaines choses, comme la faillite du système de santé, le caractère néocolonial de notre pays et de notre armée. Il faut donc mobiliser les gens et les appuyer à s’organiser pour mieux résister à cette situation dramatique.

Dans quelle mesure est-ce qu’on peut utiliser la situation actuelle pour changer les structures de l’Etat, de l’économie, des politiques sociaux ?

Là c’est une grande question qui est au cœur de tous les débats dans notre pays. Pour un changement véritable et de façon pérenne, nous pensons qu’il y a une seule voie : la révolution.  La crise de la pandémie à COVID-19 aura certainement un lourd passif supplémentaire. Nos maîtres impérialistes en difficulté vont certainement chercher des nouvelles formes d’exploitations de nos peuples. Mais quand nous observons la prise de conscience de la jeunesse et sa volonté de s’émanciper, nous sommes plein d’espoir.

Qu’est-ce que vous souhaitez des sociétés du nord en général?

Nous appelons à une solidarité internationaliste. La pandémie nous a rappelé que lorsque vous mettez la santé des populations entre les mains de grandes firmes capitalistes, elles en font ce qu’elles veulent. Nous avons assisté à des mesures en Europe et aux Etats Unis qui sonnent comme une reconnaissance honteuse de la faillite du système capitaliste. Donc les révolutionnaires, les démocrates sincères et les progressistes doivent être solidaires à travers le monde. Aujourd’hui, on constate encore une fois qu’une source de nos malheurs en Afrique, c’est la politique de domination néocoloniale conduite par les gouvernements impérialistes.