Parlant de cycles de violences dans le monde en général, l’on notera avec intérêt l’approche de M. Kofi Annan, développée dans le Rapport de 1998 sur « les causes des conflits et la promotion d’une paix et d’un développement durable en Afrique ». Le Secrétaire Général des Nations-Unies d’alors (1997-2006) y distingue, en effet, trois catégories de facteurs : historiques, externes et internes. Peut-être ces catégories ne sont-elles pas totalement homogènes et demanderaient à être affinées et précisées, mais elles fournissent des indices intéressants d’une approche étiologique de type empirique, reprise par l’Académie internationale pour la Paix et le CODESRIA.

Relativement à ces catégories[1], il ne fait pas de doute que l’Afrique, à l’instar des autres parties du monde, n’est indemne de facteurs endogènes de conflits, de nature multiforme, anciens ou récents : rivalités ancestrales, oppositions traditionnelles, querelles de suprématie, divers enjeux d’histoire régionale ou locale, pauvreté, exclusion sociale et politique, mal gouvernance etc. Tous ces facteurs tendent à s’accentuer et à devenir plus explosifs dans le cadre de l’État postcolonial.

Aujourd’hui, parmi les types de conflits récurrents, citons : les contestations électorales, les soulèvements populaires, les disputes foncières, les conflits intercommunautaires, les rébellions armées, les coups d’État politiques, etc. Pour le cas de la Côte d’Ivoire, citons le coup d’État du 24 décembre 1999 et le coup d’État manqué du 19 septembre 2002, lequel a plongé le pays dans un cycle de violences jusqu’à la crise postélectorale de 2010.

Ainsi, depuis plus de deux décennies, la Côte d’Ivoire traverse des crises sociopolitiques successives. Ces crises nées des désaccords politiques autour de la constitution de 2000 et de l’insuffisance de culture démocratique ont entraîné le pays dans la tourmente avec à la clé une rébellion armée en 2002 qui a scindé le pays en deux. Les élections qui étaient censées mettre fin à cette rébellion et consacrer la réunification du pays se sont malheureusement terminées par une crise postélectorale qui a fait officiellement plus de 3000 morts. Les récentes élections locales d’octobre 2018 ont débouché également sur des affrontements violents. Il a ainsi été enregistré plus de cinq morts, des atteintes et violations graves des droits des personnes et des dégâts matériels considérables. En Côte d’Ivoire, les élections, qu’elles soient régionales, municipales, législatives et surtout présidentielles, sont ordinairement sources de tensions et d’exacerbation de la violence.

A quatre mois des échéances électorales d’octobre 2020, le climat sociopolitique est délétère et en constante ébullition. En effet, l’ex-coalition de partis politiques au pouvoir, réunis au sein du RHDP (Rassemblement de Houphouétistes pour la Démocratie et le Paix) semble être très divisée. On note également des divisions au sein de plusieurs partis d’opposition dont le FPI (Front Populaire Ivoirien).  Malgré cet effritement de la gauche, on remarque une unité relative, lorsqu’il s’agit de remettre en cause la composition et le fonctionnement de la Commission Electorale Indépendante (CEI), à l’image de leur démarche commune, encore pendante, devant la CADHP (Cour Africaine des Droits de l’Homme et des Peuples).  L’opposition estime que la CEI ne fait pas consensus car elle serait taillée sur mesure pour la préservation des seuls intérêts du parti au pouvoir. Les autres points d’achoppement portent sur les modifications de la constitution et du code électoral ; la confection des nouvelles cartes nationales d’identité et l’établissement des listes électorales. Les partis de l’opposition estiment que le RHDP a procédé de manière unilatérale sur ces différents points. Ils y voient une volonté manifeste de confiscation du pouvoir politique et une stratégie de contournement d’élections transparentes, libres, et apaisées. Ils soutiennent que le parti au pouvoir est dans une démarche d’exclusion du jeu électoral de tout adversaire qui pourrait conquérir la majorité des suffrages des Ivoiriens. Selon eux, c’est ce qui motive réellement les poursuites à l’encontre de Guillaume Kigbafori Soro pour les charges de recel, de détournement de deniers publics, de blanchiment de capitaux, d’atteinte à l’autorité et à l’intégrité du territoire national (cf. l’affaire « le Procureur de la République et l’État de Côte d’Ivoire contre Guillaume Kigbafori Soro »).

C’est dans cette atmosphère caractérisée par des tensions extrêmes et des positions radicales que le Président de la République a annoncé, le jeudi 05 mars 2020 devant le Congrès réuni à Yamoussoukro, la capitale politique de la Côte d’Ivoire, son intention de ne pas briguer un nouveau mandat. Il est temps de céder la place à une nouvelle génération, avait-il dit. Cette annonce qualifiée d’historique par certains, a eu pour effet de décrisper un climat sociopolitique tendu. Le Président Ouattara semble ne pas être à sa première démarche de décrispation. Pour rappel, le 06 août 2018, à la veille de la commémoration de la Fête Nationale de la Côte d’Ivoire, il a pris une ordonnance portant amnistie de huit cents personnes, poursuivies ou condamnées pour des infractions en lien avec la crise postélectorale de 2010, ou des infractions contre la sûreté de l’État commises après le 21 mai 2011. Parmi les personnes amnistiées, figure l’ancienne Première Dame Simone Ehivet Gbagbo.

Outre le Président de la République, plusieurs autres initiatives émanant du ministère de la Solidarité, de la Cohésion Sociale et de la Lutte contre la Pauvreté ; du Conseil National des Droits de l’Homme et des Organisations de la Société Civile, ont contribué et continuent de favoriser le retour et la consolidation de tous les équilibres sociopolitiques, gage d’une paix durable.

La Paix : Un Idéal Difficile A Réaliser Mais Possible

La paix est un état de concorde, d’accord entre les citoyens, entre les groupes sociaux, etc. Elle se traduit par une absence de luttes sociales violentes, de troubles sociaux[2], etc. Valeur et droit universellement reconnu et consacré par les préambules de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et par la Constitution Ivoirienne de 2020[3], sa pleine réalisation est un idéal presque difficile à atteindre mais possible, avec le concours de tous, à commencer par le cercle familial, lieu par excellence d’expression d’amour et de paix. Cette réflexion autorisera d’ailleurs l’un des plus célèbres Prix Nobel de la Paix, Mère Teresa de Calcutta[4], à dire que pour promouvoir la paix, il faut « rentrer chez soi et aimer sa famille ». Mais cet « amour familial » est-il suffisant pour induire des attitudes et comportements de paix quels que soient les défis sociaux, économiques, politiques et culturels auxquels fait face le monde ? Nous pensons que l’amour au sens plus large, accompagné d’empathie dans le sens du respect de l’humanité et de l’autre, serait un pas important vers une paix durable dans nos sociétés.

C’est ici le lieu de noter l’approche, de la Fondation Rosa Luxemburg (RLS), qui, se réfère plus au concept de « paix positive[5] » de Johan Galtung  qui repose sur la recherche de la justice sociale, une société dans laquelle l’exploitation est à combattre et où aucune violence manifeste d’origine structurelle ou individuelle ne vient dénier au peuple l’exercice de ses droits  fondamentaux. En d’autres termes, les luttes sociales contre toute exploitation sont des activités nécessaires pour parvenir à la démocratie et à une paix durable.

Aussi, la RLS qui promeut la démocratie, la primauté de l’expression populaire, la solidarité et la cohésion sociale dans la paix, encourage-t-elle les Ivoiriens (nes) individuellement et collectivement à s’atteler à développer la culture de la paix pour construire leur pays. Car, sans paix aucun développement social, économique, politique, culturel n’est possible. C’est plutôt, la méfiance, les factions, les dissensions, les divisions, l’intolérance et le rejet systématique de l’autre qui règnent. L’absence de paix crée des situations de précarité et déraille tout paradigme de développement dans le sens d’une stagnation, d’un recul par rapport au statu quo antérieur. Les fils et filles de Côte d’Ivoire doivent donc œuvrer à construire une paix véritable et durable, pour planifier sereinement des politiques en vue de la satisfaction de l’intérêt général.  Il apparaît plus facile de faire la guerre que la paix. Pour cette unique raison, les Ivoirien (nes) ont plus que jamais besoin d’œuvrer, avec abnégation et résilience, à la construction et à la réalisation d’une paix solide et durable et éviter ainsi que le processus de réconciliation nationale, qui évolue en dents de scie, ne continue de patiner et de battre de l’aile. L’avènement d’une paix véritable permettra aussi à la Côte d’Ivoire de combattre plus vigoureusement la pandémie à coronavirus avec toutes les forces et les intelligences de ses fils et filles sans exclusion.

La pandémie à coronavirus est presque un test collectif à la nation ivoirienne qui doit œuvrer à l’unisson afin de lutter contre une maladie qui ne fait aucune distinction de zone géographique, de couleur de peau, de langue, d’ethnie, de religion, de positionnement partisan, etc. Ivoirien(ne)s vous êtes appelé (e)s à taire vos querelles internes pour vous concentrer sur l’essentiel, à savoir la réalisation de la paix, préalable pour relever toutes sortes de défis présents et à venir dont la maladie à coronavirus et les élections d’octobre 2020, et parvenir à faire de votre pays le havre de paix qu’il mérite d’être.

Cette stabilité doit se faire à tout prix, surtout dans le contextuel de la maladie à coronavirus. Pour cela, les divergences politiques doivent pouvoir être gérées dans un cadre démocratique, grâce à un travail acharné pour la paix, la vérité et la liberté. Car comme le dit Michael Lapsley[6], « la vérité, c’est que la douleur réunit les êtres humains ». Pour cet auteur, les peuples qui font face à des défis doivent se relever pour leur reconstruction ; se servir de leur histoire même triste pour transformer leur douleur en force de vie pour construire un monde meilleur où règnent la paix et la liberté.


[1] https://www.un.org/press/fr/1998/19980416.SG2045.html

[2]– Dictionnaire Larousse, https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/paix/57298/locution?q=LA+PAIX#182868

[3]– Loi constitutionnelle no 202-348 du 19 mars 2020 modifiant la loi no2016 du 08 novembre 2016 portant Constitution de la République de Côte d’Ivoire.

[4]– Mère TERESA de Calcutta, en Inde, de la Congrégation des Missionnaires de la Charité et Prix Nobel de la Paix, le 17 octobre 1979

[5]– https://www.grainesdepaix.org/fr/ressources-de-paix/sinspirer/auteurs/galtung_johan

[6]– Michael Lapsley, Guérir du passé, du combat pour la liberté au travail pour le paix, les éditions de l’atelier/éditions ouvrières, Ivry-sur-Seine, 2015, page 14. Il s’agit d’une œuvre autobiographique dans laquelle l’auteur résume sa vie et son engagement aux côtés de l’ANC dans la lutte contre l’Apartheid en Afrique du Sud. Cette lutte qui lui coûta la perte de ses deux mains et d’un œil  l’a transformé en un avocat pour la lutte pour la liberté. Il se sert de son histoire personnelle pour aider les personnes ou les peuples qui sortent de conflits à pouvoir se relever pour leur reconstruction.